En un peu plus d’une année, quatre fois on t’a dit que tu allais mourir dans quelques jours. “C’est la fin Mme CLERGET, préparez-vous“. Alors on s’est préparées, on a beaucoup pleuré. On s’est dit qu’on s’aimait, on a crevé des abcès. Et puis tu repartais pour un tour, à chaque fois un peu plus amoindrie physiquement, un peu moins présente aussi d’un point de vue cognitif. Mais tu ne t’en rendais pas compte. Et puis, hier. Vendredi 11 septembre 2026.
Une vie de souffrance, ma mère
Ton petit coeur en carafe. Un peu, beaucoup, trop passionnément. Tes dents qui ont progressivement quitté le navire. Ton ventre qui te faisait souffrir et ton genou, ah celui-là… Il t’a pris la tête, il t’a enveloppé de toute son aigreur et sa violence pour ne te laisser aucun répit.
Du plus loin que je me souvienne, tu as toujours souffert. Souffert enfant, à cause de ton état de santé fragile. Souffert adulte, parce que les coups et blessures se sont enchaînés. Ton coeur transpercé, corps et âme, ton genou cassé, ta cheville aussi. Tout pour te rendre de moins en moins apte à une vie ordinaire. Tu déclinais et je n’y croyais pas. Tu souffrais et je me moquais. Comme l’ont fait avant moi ta famille, ton ex-mari. Et tu as encaissé. Parfois tu te rebellais et ça me mettais encore plus en rage. Alors tu encaissais encore plus.
Et un jour, j’ai fini par comprendre que tu ne jouais pas la comédie quand tu avais peur sur ton fauteuil roulant. Un jour, j’ai compris que tes capacités s’étiolaient toujours un peu plus chaque jour. Un jour, tu as fait la crise de trop, en te cassant le poignet, parce que tu hallucinais. J’expérimentais le deuil blanc, celui que l’on n’attend pas, ce que l’on embrasse un peu trop tard pour réparer nos erreurs.
Quatre faux-départs, puis une dernière valse
Le deuil. Toi et moi, on a toujours eu le même humour. Noir, grinçant, excessif, celui qui peut mettre mal à l’aise. On t’a tellement porté l’oeil et que tu passais outre les mauvais présages que je t’appelais mon petit cafard de l’apocalypse, celui qui résiste à tout. On en riait. Mais le cafard a fini par en avoir marre.
Le deuil. Quatre fois en un peu plus d’un an, tu as réellement été au bord du précipice. Le quatrième coup de semonce a failli t’être fatal, tu étais en réa, pronostic vital engagé. Et puis, mon petit Phoenix, tu t’es battue et tu es revenue. On a pu continuer à rires, à se dire des choses, à s’engueuler fort aussi. Tu avais un sacré caractère et le déclin cognitif aidant, parfois tu frôlais le carton rouge. J’avais fini par décider que lorsque tu me parlais mal, je raccrochais ou je partais quand je venais te voir. Inutile de te dire à quel point je regrette.
Le deuil. Jeudi matin, je viens te voir dans ta résidence. L’infirmière est là, tu ne me reconnais pas, à peine consciente. Premier coup dans le ventre. Jeudi après-midi, tu arrives aux urgences. Prise en charge tardive évidemment, je ne te vois que le soir. Tu es si épuisée, mais tu es là, tu me parles. Ce n’est pas d’une clarté absolue, mais tu es là. Je te redonne, une fois encore, la permission de partir si tu sens que le moment est proche. Trente petites minutes que j’aurais dû prolonger, si j’avais su. Mais tu somnolais, je voulais te laisser te reposer. À demain maman, je t’aime ma Reine du Bois Joli !
Le deuil. Vendredi matin, j’entre dans ta chambre. Tu es métamorphosée, méconnaissable sous le poids de la douleur qui s’empare de chaque cellule de ton corps. Les antidouleurs ne te font rien, normal, tu es accoutumée à la morphine. Mais le staff “sait”. Il faudra quatre longues heures de souffrance, de hurlements, d’hallucinations et d’agonie pour qu’enfin, “on” accepte d’augmenter significativement la dose. Enfin surtout parce que j’ai haussé le ton, deux fois.
Le deuil. Vendredi soir. Je suis restée avec toi toute la journée, hormis une petite pause pour m’occuper de notre chat, aller chercher de quoi charger le téléphone et passer la nuit en ta compagnie. Parce que nous dormirons ensemble et demain, tu iras déjà un peu mieux.
21h45, je t’écoute, ta respiration a quelques petits ratés, mais rien de vraiment alarmant. 22h, tu t’arrêtes de respirer de longs moments pour chercher quelques brèves bouffées d’air, le fameux gasp. J’ai compris, mais tout va beaucoup trop vite. J’appelle l’infirmière qui me confirme “Elle s’en va“. Je te tiens la main, je te câline. 22h04, tu es partie, les yeux mi-clos.
Je t’appelle. Encore et encore. “Maman ? Maman ? Maman…” Je sais que tu ne souffres plus, que tu as rejoins tes parents, ta fille Kristina, tes animaux. Mais je t’appelle. Je ne peux pas m’en empêcher. Je caresse tes cheveux, ta main que je prends dans la mienne, déjà si froide. Mais ta joue est si chaude encore, tu avais de la fièvre. Alors je me colle à toi, joue contre joue. Aussi longtemps que possible. Puis ta joue tiédit. Et se refroidit par endroit.
Je t’appelle encore un peu. Puis l’infirmière arrive. “On peut vous laisser encore quelques temps avec elle“. À quoi bon ? Je t’ai fait mille câlins ce soir. Tu as le masque de la douleur sur ton visage. Je n’en peux plus. Je pars.
Le déni
À l’heure où je rédige ces lignes que personne ne lira à part moi (et toi ?), tu n’as pas encore quitté mon univers depuis 24h. 22h04 : je hais déjà cette heure qui s’affichera bientôt sur mon écran. Où es-tu maman ? J’ai besoin de te raconter ma vie, d’avoir ton avis, de t’appeler à 19h30 comme tous les soirs pour te souhaiter bonne nuit. Il est 19h02. Que vais-je faire dans une demi-heure ?
Maman ? Envoie-moi un dernier signe s’il-te-plaît. Je suis dans l’égoïsme le plus pur, j’ai besoin que tu te raccroches une ultime fois à moi pour me rassurer, me réconforter. Maman je pleure, maman j’ai peur. Comment vais-je survivre sans toi ? Je t’ai dit que j’allais y arriver, que tout irait bien. J’ai menti. Maman. Ma princesse, ma puce, mon pinson. Mon adorée. Tu m’entends ? Tu me vois ? Tu me lis ?
Je suis orpheline de ma mère, de ma meilleure amie, de ma confidente. De celle qui savait, d’un simple regard ou silence quand il fallait me câliner, me soutenir, m’écouter. Avec qui vais-je rire des choses les plus stupides qui soient ? A qui vais-je raconter ma petite routine quotidienne ?
Maman, tu es partie, tu es libre, tu ne souffres plus et tu l’as tellement et amplement mérité. Mais tu as emporté mon coeur pour ne laisser qu’un trou rempli du plus dur des chagrins. Je vais faire semblant. Rire quand il faut, partager des stories sur Instagram, râler sur Threads. Dire que je vais bien. Mais je suis morte à l’intérieur au moment même où tu es partie.
Maman ? Je t’aime, plus gros que l’Univers.


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