Il n’est que 16h30 et déjà, j’ai la sensation qu’un camion a pris un malin plaisir à me rouler dessus, option marche arrière pour être bien sûr de finir le travail. Je suis allée te voir ce matin, avec énormément d’appréhension. Au final, je suis soulagée.
Quand il faut commencer le travail de deuil
J’ai respiré un grand coup, composé le premier code du funérarium, puis le second, celui qui menait à ton salon. Lumière tamisée, des fauteuils, puis un lit qui se dessine dans l’obscurité. Je me retourne, respire un grand coup. C’est le moment, je m’approche de toi et aussitôt les larmes coulent, à tel point que je n’arrive pas à distinguer les traits de ton visage. Il faut que je me calme.
Tu es si belle. Apaisée. Avec un petit sourire dessiné par les mains expertes de la thanatopractrice qui a fait un travail formidable sur toi. C’est impressionnant. Je t’avais laissé avec un masque de douleur, je te retrouve telle la Belle au Bois Dormant, mains croisées sur la couverture, dans ton pull favori que j’ai pris le soin d’emmener à l’hôpital. Tu es si maigre, jamais je ne t’avais vu ainsi. Mais tu es reposée.
J’ai commencé par pleurer, beaucoup. Je t’ai parfumé avec l’un de tes parfums favoris, pour que tu puisses sentir bon dans ton petit salon. Et puis je t’ai parlé. Je t’ai raconté ce qu’il se passait depuis ton départ, ce qui m’attendait la semaine prochaine. Toujours entre deux sanglots évidemment. Je me suis excusée, encore, des mots et autres que j’ai eu contre toi. Je t’ai partagé mes remords et mes regrets. Je t’ai embrassé, câliné. J’ai disposé deux petites peluches pour que tu ne sois pas seule avant jeudi, jour de la crémation.
Je reviendrai chaque jour d’ici jeudi, pour que tu ne sois pas seule et pour moi aussi, te voir, te toucher, d’embrasser encore et toujours. Même si tu es froide comme la glace. Peu importe, tu es là.
Je suis allée à l’Ehpad ensuite, clore ce dernier chapitre. J’ai fait le tri dans tes vêtements, j’en ai gardé beaucoup, puis un peu moins après réflexion. À quoi bon conserver des t-shirts et pulls qui ne me vont même pas ?! Je préfère qu’ils soient mis à disposition des autres résidents en cas de besoin. J’ai laissé aussi d’autres éléments qui seront utiles aux résidents et au personnel médical. Et j’ai définitivement refermé la porte de ta chambre en te saluant une dernière fois. “À demain maman !“
Je commence à peine à saisir l’ampleur de la vague qui va me submerger. Mon coeur s’emballe en permanence, mon estomac fait des loopings et manger devient un jeu dangereux. Et ce silence, ce foutu silence. Je pensais l’avoir apprivoisé depuis cette année de vie en solo. Quelle erreur. Je savais que j’allais te parler lors de mes visites ou nos échanges téléphoniques. Un silence avec moi-même rompu de nombreuses fois par jour, avec bonheur.
J’ai pris ton téléphone, composé mon numéro et regardé ton si joli visage s’afficher sur mon écran. J’en ai fait une capture d’écran, pour ne jamais oublier. J’ai des enregistrements de ta voix à classer, pour les préserver. Je ne veux pas de ce silence. Je veux encore entendre ta voix, même si c’est pour me demander d’apporter des chips favorites. Je n’aime pas ce silence.
À demain maman.


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